
Aujourd'hui tout va bien... à 31 ans, je suis l'heureuse maman d'un petit garçon de 2 ans qui est la joie de vivre incarnée. Le manque et la douleur sont toujours présents mais la vie s'est
chargée de nous apporter d'intenses moments de bonheur, alors c'est comme cela que j'ai décidé de prendre les choses : aller de l'avant, car "c'est avec les vivants que l'on continue le
chemin"...
Je prends donc la vie comme elle vient et la joie quand elle est là !
"Tout ce qui ne tue pas rend plus fort", disait l'autre... j'ai longtemps cru que l'allais mourir de chagrin et pourtant aujourd'hui : je suis là, debout, encore plus déterminée qu'avant à vivre
passionnément.
Le voilà le cadeau que ma soeur m'a fait quand mon fils est né
La voilà cette petite fée qui se tient au dessus de lui sans bouger
Ma petite fille en vrai que je peux regarder à chaque jour de fait
Mon but est de vous emmener avec moi au plus profond des sensations ressenties lors du décès de ma fille ainsi que dans la vie d'après, quand on essaie de remonter la pente, puis quand tout va mieux mais que son nom résonne encore, tous les jours, au fond de nous...
Pourquoi ce blog ?
Pour que la mort d'un bébé sorte enfin du tabou et du silence,
Pour que la douleur soit enfin écoutée et partagée par ceux qui ont eu des enfants le "plus naturellement du monde" et qui n'ont jamais été inquiétés de la sorte,
Pour que les mères qui ont vécu la même chose se reconnaissent et se disent qu'elles ne sont pas seules.
Un blog pas toujours facile à lire, je le conçois, un blog à déconseiller aux plus jeunes évidemment. Un blog dont les textes ont été
écrits en général quelques mois après les événements afin d'obtenir le recul nécessaire... Merci à tous de me lire.
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Qui que vous soyez... n'hésitez pas à me laisser vos commentaires !

C'est ainsi que lorsque l’hypothèse d’une quatrième grossesse s’était présentée, j’avais été prise d’effroi.
Un accident de contraceptif était survenu alors que mon fils n’avait que 13 mois… les règles en retard, l’attente, l’achat du test de grossesse, et la
peur.
Devant mes yeux avait défilé toute mon histoire : la fausse-couche, l’attente, la
grossesse de ma fille et son décès, l’accouchement, l’attente à nouveau, la grossesse de mon fils, le deuxième accouchement, l’allaitement de longs mois… j’avais réalisé d’un coup que pendant
trois ans, j’avais passé le temps à être enceinte ou à attendre de l’être ! Et en plus je ne comptais pas dans ce temps les 9 mois
d’allaitement !
J’avais réalisé que ces trois années avaient été trois années
difficiles, et même trois années de sacrifice.
J’avais tout sacrifié :
Mon corps d’abord, qui gardait encore les stigmates de ces deux
grossesses « à terme » si rapprochées ; mon ventre si difficile à remuscler, mes kilos pris en trop grand nombre à cause du stress, mes seins ramollis d’avoir enflé et
désenflé si souvent ; mon sexe aussi, meurtri de deux épisiotomies et transformé par ces deux accouchements…
Mes envies que j’avais mises de côté : envies de gym et de jogging (trop de risques de fausse couche !), envies d’alcools et de fête, de bon vin à table (trop de risques
évidemment !), envies de charcuteries, de saumon fumé et de foie gras (trop de risques de listériose !)
Trois ans de frustrations mais aussi trois ans de stress : stress que la grossesse n’arrive jamais, stress que la grossesse ne finisse pas en fausse-couche, stress que l’enfant naisse vivant
et en bonne santé…
Trois ans qui sur le coup m’avaient paru difficiles à vivre, trois ans très long en tout cas, mais trois ans dans lesquels je n’avais pas eu l’impression de m’être sacrifiée ; j’avais mis
mon moi de côté, mon ego et mon corps car une seule chose importait et sur laquelle je me concentrait : avoir un bébé vivant !
Mais ce jour-là, seule dans mes toilettes à contempler ce test de grossesse, j’avais réalisé que cela faisait à peine 6 mois que j’avais sevré mon fils et que je profitais à nouveau de la vie
pour moi seule, que je refaisais du sport, que je rebuvais de l’alcool dans les soirées et dîners entre amis, que je reprenais possession de mon corps, que j’étais libre dans ma tête et que je
n’avais qu’une seule chose à faire : profiter de la vie et de mon fils, malgré tout.
Le test de grossesse fut négatif et j’en fus immensément soulagée. D’avoir compris et réalisé d’un seul coup que je m’étais sacrifiée, je ne m’étais pas sentie prête à me « sacrifier »
à nouveau. Je fus soulagée parce qu’après ce que nous avions vécu, je n’aurais pas eu le cœur de subir un avortement ; alors j’aurais gardé l’enfant, je l’aurais pris comme un cadeau et
l’aurais aimé tout de suite… mais je sais que j’aurais eu peur à nouveau pour lui, que je me serais mise de côté pour le « couver » et que cela aurait très dur pour moi, certainement
trop dur.
Je n’étais pas prête. Contre toute attente, je n’étais pas prête à avoir un autre enfant.
Quand on a enfin eu un enfant vivant, quand on a enfin rejoint la "normalité" admise par ce monde, on change. Sans oublier,
sans arrêter de souffrir du passé, on change dès le moment où le "bébé-espoir" respire son premier air, posé sur vous. On se met à dire des choses comme les autres femmes du genre "oh, pour le
petit frère ou la petite soeur, on verra...!" ; tout est différent.
Il y a dans la vie de ces choses étranges, de ces choses auxquelles on ne croit pas vraiment mais qui nous troublent...
Un soir, nous étions invités chez des amis ; curieusement , dans ce cercle d'amis, tous leurs enfants étaient des filles, entre 4 et 11 ans. Ce soir-là, elles se sont mise dans l'idée de nous faire un spectacle : il y a eu la chorégraphie, et il y a eu le poème. A qui était-il adressé ? A nous tous, qui étions présents ce soir-là : mon mari et moi ; les autres fillettes ; et nos amis de corse qui n'étaient pas au courant de ce qui nous était arrivé.
La petite fille commença à lire son texte :
"L'amour d'un ange
Un ange qui nous aime, c'est comme un enfant qui naît
L'amour d'un ange
C'est comme une vie qui change
Un ange qui nous offre son amour
C'est comme un aveugle qui voit le jour
L'ange et l'amour, c'est comme un enfant qui danse."
Il y a eu un silence, après la lecture ; un temps mort où nos regards se sont croisés, mon homme et moi ; une émotion qui est venue lentement m'innonder ; puis il a eu encore un silence, un temps sans mots, sans possibilités de dire, un temps hors du temps qui m'a replongée deux ans en arrière...
Ce n'était pas le moment de leur dire. J'imagine qu'ils ont été étonnés de nous voir si émus devant le poème de leur fille... mais que faire ? Cela faisait quelques temps que j'attendais un moment propice pour leur livrer cette confidence, maintenant que nous nous connaissions mieux, mais là, encore une fois, je ne trouvais pas le courage.
Au contraire ; ce poème m'avait parlé, et j'avais l'intuition à ce moment-là de sentir ma fille, mon ange, ma fée... si près de moi... que je ne voulais pas me défaire de ce moment.
Parler, c'était casser la magie, c'était rompre le sort.... Alors je n'ai rien fait, rien fait d'autre que de fermer un instant les yeux... et sentir la tête de ma fille se poser sur mon coeur, son petit corps chaud contre le mien.
Lorsque je m’étais couchée ce soir-là, après cette émission bien connue, j’avais réalisé que je n’étais pas la seule à ressentir ça : le besoin impérieux de faire des enfants, encore des enfants ; beaucoup de bébés, plein de bébés…
Le thème de l’émission portait sur les mères-adolescentes ; l’une d’entre elles était âgée de 22 ans seulement et avait déjà 4 enfants. J’avais trouvé cela impressionnant ; elle avait l’air très heureuse et épanouie avec tous ses enfants en bas âge, mais je me demandais quel était l’origine de se besoin irrépressible de procréer. Qu‘est-ce qui poussait cette jeune femme, avide de vie, à enfanter encore et encore, qu’est-ce qui faisait qu’elle n’avait l’air jamais rassasiée et que son bonheur ultime était le temps de la grossesse ?
Je compris tout lorsque la grand-mère présente sur le plateau prit la parole : elle dit que pour elle, sa fille avait eu 5 enfants, et qu’elle la comprenait. Elle expliqua en effet que le premier bébé était mort au cours de la grossesse alors qu’elle n’avait que 15 ans.
C’était donc ça.
Ce que je ressentais depuis quelques temps déjà, je le voyais sur mon écran de télévision. Cette fille avait porté la mort dans son ventre et ce qui comptait désormais pour elle, c’était donner la vie : à elle qui en avait perdu un, les enfants lui procuraient un bonheur indescriptible.
Je me reconnus en elle et je me rappelais alors les premiers mois de vie de mon fils, mon deuxième bébé donc ; il était très énervé et pleurait beaucoup ; je dormais peu et j’étais épuisée, mais curieusement cela ne m’embêtait pas plus que ça ! Le bonheur d’avoir enfin un enfant à moi était si intense que cela gommait tous les défauts que ce bébé pouvait avoir. Ce qui est certain aussi, c’est que je ne me donnais pas le droit de me plaindre après tout ce que j’avais vécu. Je ne me sentais pas le droit de critiquer ce cadeau somptueux que la nature avait enfin daigné me faire…
Enfin, je ne me sentais pas le droit d’être déçue au regard de toutes ces mamans endeuillées que je fréquentais qui attendaient leur tour. Toutes les difficultés qui m’attendirent lorsque mon bébé grandit, je les minimisais, car toujours je pensais que ce n’était rien comparé à la mort, et j’avais vraiment l’impression que tous ces petits tracas étaient infimes par rapport à la douleur de perdre un bébé !
Je me retrouvais aussi dans le désir insatiable d’enfant… à la mort de ma fille, j’avais ressenti un besoin de faire un enfant comme jamais ; une envie sortie des tripes, une de ces envies qui vous retourne le cœur tant qu’elle n’est pas assouvie ! Je pensais qu’à la naissance de mon fils, cette envie aurait disparu, mais je me trompais… Quelques temps après la naissance, ce même désir revint, toujours aussi fort !
J’avais pourtant réalisé mon vœu : j’étais maman d’un enfant comme tout le monde, comme toutes les autres mères, d’un enfant qui allait grandir. J’avais eu l’accouchement dont je rêvais, je l’avais allaité comme je l’avais imaginé… tout avait été parfait !
Et bien ce désir d’enfanter était revenu comme un cheval au galop et ne me quittait pas. Quand les gens autour de nous demandaient « quand nous ferions le deuxième » (ce qui m’agaçait car il s’agissait du troisième !), je répondais qu’on allait attendre un peu (ce qui était vrai car financièrement nous étions moins stables du fait que j’étais devenue maman au foyer)… mais au fond de moi je ne rêvais que d’une chose : perdre les derniers kilos de la grossesse et remettre ça.
Porter à nouveau un enfant dans son ventre, sentir qu’il bouge, qu’il grandit, qu’il s’étire et donne des coups de pieds ; le mettre au monde, l’allaiter et le câliner tout contre soi, puis le voir grandir et l’élever dans la sécurité et l’affection… oui, c’était ce que je voulais, ce que je voulais vivre encore de nombreuses fois ! J’avais envie d’avoir d’autres enfants, plein d’enfants, tant que je le pourrais physiquement…
La différence entre moi et cette jeune femme était certainement la maturité due à notre différence d’âge, et peut-être, osais-je penser, le travail de deuil ; avait-elle fait son deuil de son premier bébé ? Je n’en étais pas du tout sûre vu le caractère obsessionnel de ses grossesses…
En tout cas; ce désir intense je le ressentais aussi et je me demandais, juste avant de m’endormir, si nous toutes, maman ayant connu la mort in utero, nous ressentions la même chose…
Je l’attendais depuis longtemps et elle n’arrivait pas ; je sentais bien qu’il y avait quelque chose au fond de moi qui commençait à remuer, un peu plus tous les jours. C’était ça et je le savais : le manque qui s’accumule au fil des jours jusqu’à ce que quelque chose le fasse resurgir.
Je vivais biences derniers temps, heureuse malgré les souvenirs terribles et la tristesse de ne pas la voir grandir ; je me sentais quand même épanouie avec mon fils, j'arrivais à ne rien regretter et je me sentais maman à cent pour cent. Je me disais souvent que j'allais presque trop bien.
Ce jour là, je ne pensais pas que cela aurait pu m’arriver parce qu’il faisait beau et que j’avais bien commencé ma journée ! Et puis le téléphone avait sonné ; au bout de la ligne, c'était une amie très chère qui m'annonçait une heureuse nouvelle.
Elle venait d'accoucher, avec un mois d'avance, d'une petite fille.
Je fus très heureuse pour elle, une joie sincère m'avait envahie et je l'avais félicitée chaleureusement. Ce bébé était ce qu'il lui fallait depuis toujours et je me réjouissais du bonheur que cette fillette allait apporter dans son foyer. C'était aussi les souvenirs de mon propre accouchement qui m'avaient émue sur le moment ; les mêmes circonstances : perte des eaux, accouchement sans péridurale, la douleur et au bout quand cela cesse, ce petit corps contre le notre, le coeur éclaboussé de joie !
Et puis comme moi, tout le temps de la grossesse, elle avait refusé de connaître le sexe du bébé ; tout comme moi, elle s'était préparée aux deux. Le hasard avait joué son rôle. Et là c'était une fille.
Lorsque je raccrochais, je me rendis compte que mes sentiments avaient évolué rapidement et dangereusement ; la tristesse approcha si vite que quelques secondes plus tard, sans l'avoir vue venir, je me retrouvais à pleurer dans la salle de bain une fois mon fils déposé dans son tapis de jeu... Je ne pouvais retenir mes yeux de couler, je m'entendais sangloter et je ressentais à nouveau cet atroce vide au creux du ventre ; j'eus alors une vision de ma fille, de mon bébé ; une vision presque nette : le souvenir de notre rencontre ; je me revis tout à coup allongée sur ce lit d'hôpital... mon mari à côté de moi, la sage-femme qui nous présentait notre bébé toute emmitouflée dans un drap blanc ; je revis mon mari la déposer à mes côtés, je me revis l'embrasser... Je ressentis à nouveau cette ambivalence, cette joie intense de voir enfin son enfant et la douleur de le savoir mort...
Tout était remonté à la surface avec une limpidité sans pareille, je n'en revenais pas... moi qui avait tant de mal à me rappeler ! Cette fois-ci je n'avais eu à faire aucun effort ; en effet tout était bien gravé, méticuleusement, dans mon âme.
J'eus du mal à me calmer, à sécher mes larmes, j'eus réellement beaucoup de peine et cela faisait longtemps que cela ne m'était pas arrivé. J'enrageais aussi de ne rien avoir vu venir, je pestais aussi contre moi-même de m'être apitoyée sur mon sort... Et enfin, j'étais triste tout simplement à l'idée de penser que des expériences comme celles-ci, j'en vivrais toute ma vie et que cela ne s'arrêterait jamais.
Heureusement la vie repris le dessus, comme à son habitude ; je vis mon fils arriver vers moi à quatre pattes, si fier de lui de venir seul jusqu'à moi ; je séchais alors mes larmes et devant mon fils mon sourire revint. Oui, je pensais, les enfants ont ce pouvoir que de faire oublier les misères d'un seul éclat de rire.
Deux ans, c’était tellement long et court à la fois... mais est-ce que cela voulait dire quelque chose au fond ? Elle ne grandirait jamais et cela ne servait à rien sinon me faire du mal que de me dire "tiens elle aurait 2 ans, 3 ans, 10 ans..." mais comment s’en empêcher ?
Pendant ces deux ans, j’avais tout connu : désespoir, haine et colère, puis l’espoir, l’impatience et l’attente, enfin le bonheur et la maternité enfin assouvie, la plénitude. Le temps avait connu ses distorsions, pris de la lenteur dans les moments difficiles et s’accélérant au beau temps revenu… il avait joué avec mes nerfs et volé des souvenirs, donné des secondes de joie éternelles et fait disparaître d’autres bien sombres. Le temps n’avait pas passé plus vite depuis que mon fils était né ; le temps avait simplement passé « différemment »
Deux ans sans elle, le trou toujours béant au sein de mon ventre, je comptais parfois quel âge elle aurait tout en étant incapable de m’imaginer quel visage de petite fille elle présenterait… alors à quoi bon parfois ? Mon fils lui, grandissait, vivait, riait et pleurait, me touchait de ses petites mains et me disait "mama"... mon fils, mon espoir, mon bonheur, mon soleil !
Certes il n'avait pas enlevé la douleur de l'avoir perdue, mais il m'avait confortée dans l'idée que la vie était belle, malgré tout. Oui, la vie donne et reprend, la vie fait ce qu’elle veut de nous et nous emmène parfois dans d’étranges destins ; mais elle a toujours ce pouvoir extraordinaire de nous donner envie de regarder le soleil se lever, chaque matin.
Toutes les années seront pareilles à présent, je le sais. Mon deuil "fait", mon « bébé-espoir » né, je sais que les sentiments que j'éprouve aujourd'hui sont ceux que j'éprouverai toujours : le souvenir amer du si joli bébé qu'elle était…
Mon premier bébé, ma fille, mon sang… ma fée qui a tout changé.
Lorsque j’étais au laboratoire d’analyses, au début de la grossesse de ma fille, j’avais pris une de ces valisettes cartonnées rose qui se trouvent également chez tous les gynécologues de France et de Navarre. « La valise de la maternité » contenait entre autres échantillons, guides pratiques et bons conseils, un coupon-réponse. Dûment rempli et renvoyé, cela offrait à la future mère des échantillons gratuits et des petits cadeaux à la naissance de l’enfant.
Comme toute femme normalement constituée, comme toute future mère qui croit dur comme fer que tout est merveilleux et que son bébé va naître dans un feu d’artifice de bonheur, comme toute femme enceinte pleine de rêveries et d’envies, je l’avais rempli et renvoyé.
Ils n’avaient pas menti. Pendant 18 mois, j’ai reçu dans ma boîte aux lettres des courriers de leur part, avec les fameux échantillons.
Oui, pendant 18 mois, le facteur venait déposer devant chez moi ces courriers si cruels pour moi qui avais vu mon bébé mort :
« Félicitations ! Vous venez de devenir parent et vous êtes submergés de joie ! Pour vous accompagner dans votre rôle de jeunes parents, nous vous offrons… »
« Bravo, votre bébé a aujourd’hui quatre mois et découvre de nouvelles saveurs ; que vous l’allaitiez ou qu’il soit nourri au biberon, il est temps pour lui d’être initié à des textures et des goûts nouveaux… »
« C’est merveilleux, votre enfant a maintenant six mois et vous êtes comblés de sa présence et de ses premiers gazouillis ; découvrez quels jeux d’éveil sont faits pour lui… »
« 1 an que vous vivez heureux aux côté de bébé ! Pour son premier anniversaire, la 'valisette rose' vous offre… »
« Votre bébé a maintenant 18 mois et depuis quelques temps déjà il a fait ses premiers pas ! Que de temps passé et que de progrès depuis sa naissance ! Découvrez les couches qui permettent à bébé de se mouvoir en toute sécurité… »
Etc. Etc. Etc. …
Pendant un an et demi, j’ai donc ouvert ces courriers avec un grincement de dents et un poignard dans le cœur. Je m’en étais tellement voulue que pour la grossesse de mon fils, je n’avais pas répété l’opération, dans la peur que cela se produise à nouveau.
Mais voilà, presque deux ans après sa mort, je ne recevais plus rien. Dans le déménagement, mon adresse s’était perdue et ils avaient dû m’oublier. Cela me soulageait : ces courriers étaient d’une telle méchanceté pour moi qui m’imaginait à chaque fois ce que je ratais avec elle, ce que je ne vivrais jamais…Je n’avais pas besoin d’eux pour me rappeler que si elle avait vécu, elle grandirait, comme tous les autres enfants autour de moi.
Comme à chaque fois que je voyais les jumeaux ou la fille de mes amies, tous les trois nés quelques jours autour de la date de mon terme, j'imaginais qu'elle serait comme eux. Quand je les voyais, ces enfants, cela me faisait toujours un choc ; une décharge électrique dans le cerveau, une onde cérébrale et l’image de ma fille apparaissait à leur place : elle avait leur taille, leurs attitudes ; comme eux elle marchait bien et commençait à parler…
Deux ans, elle aurait eu deux ans bientôt.
L’anniversaire de sa mort approchait : les feuilles rougies qui tombaient des arbres venaient me le rappeler ; on approchait de Noël et le froid venait s’installer tout doucement ; mon petit cœur, lui, recommençait à saigner…
"Et le deuxième, c'est pour quand ?"
Cette phrase, je ne saurais dire combien de fois je l’ai entendue après la naissance de mon fils… Je n’étais pas sortie de la maternité que je l’entendais déjà et régulièrement je l’entendais encore !
Elle me faisait bondir intérieurement ; mon cœur tressautait à chaque fois, mes oreilles grinçaient systématiquement. « Ce n’est pas mon premier bébé ! Le prochain sera mon TROISIEME enfant » avais-je envie de dire.
Que dis-je : crier, hurler, marteler !
Mais la vie était ainsi faite : je ravalais ce flot de paroles, je me taisais toujours et enterrais à nouveau ma pauvre petite fille chérie. Je ne lui laissais pas l’occasion de refaire surface, ni d’exister. Je faisais semblant de l’ignorer.
Etais-ce dû au fait qu’elle ne soit pas née vivante ? Oui, peut-être, si elle avait vécu ne fusse que quelques secondes, elle aurait acquis au yeux du monde le statut d’enfant, d’aînée, de sœur. Mais dire aux gens : « mon fils n’est pas le premier, nous avons eu une fille avant » c’était prendre le risque que l’on me demande, par réel intérêt, courtoisie ou simple politesse, toute une flopé de renseignements : « Ah bon ? Je ne savais pas que vous aviez déjà un enfant ? Comment s’appelle-t-elle ? Quel âge a-t-elle ? »
Répondre à cela, ce serait trop dur. Expliquer aux gens qu’on l’a perdue pendant la grossesse, ce serait s’exposer encore aux remarques inutiles du genre : « il vaut mieux qu’elle soit partie avant car elle n’aurait pas eu une belle vie » ou pire « tu ne l’as pas connue, heureusement ! ».
Si elle avait vécu, cela aurait été tout aussi difficile de répondre aux questions, de se remémorer les événements, bien entendu, il aurait fallu dire pourquoi. Mais ils auraient vite intégré que nous avions eu un autre enfant : par les quelques bouffées d’oxygène qu’elle aurait respiré, elle aurait accédé au statut d’enfant né vivant et décédé. Mais dans notre cas… il n’y avait pas d’acte de naissance, pas d’enterrement, pas même une photo. Pour les gens, elle n’avait pas existé et ils ne pouvaient pas se figurer que la peine que nous ressentions était identique à celle que nous aurions ressenti si elle était morte à 20 ans.
Alors voilà, je me taisais. Pour toutes ces raisons, pour ne pas avoir à subir encore, je mentais. Je disais « oh pas tout de suite, je vais profiter un peu avant » ; les gens souriaient d’un air de dire « et oui, pas facile d’élever un bébé, hein ? »… moi je faisais semblant d’acquiescer à demi-mot ; s’ils savaient…
S’ils savaient que je mourrais d’envie de laisser faire la nature et d’attendre qu’un autre enfant vienne prendre sa place ; s’ils savaient que je devais prendre à nouveau ce risque, de ne jamais être sûre de mener ma grossesse à terme ; s’ils savaient que je préférais m’y prendre à l’avance cette fois pour ne pas risquer un trop gros écart d’âge entre mes enfants vivants ; s’ils savaient que la seule chose qui me motivait pour attendre une quatrième grossesse c’était de laisser reposer un peu mon corps ; s’ils savaient combien ce corps avait été meurtri déjà… comment auraient-ils pu savoir, vu que je leur faisais croire que c’était ma trop grosse prise de poids et mon allaitement long qui m’empêchaient de retrouver la ligne… (Et oui, le passage de deux enfants se voit sur le corps d’une femme…).
C’était comme ça : les gens ne savaient pas.
Aujourd'hui, le temps a passé et un petit être merveilleux est venu agrandir la famille.
Jacques Salomé avait raison : après ce malheur, nous avions radicalement changé de vie et ma propre personnalité avait été transformée. Un monde nouveau s'était offert à nous, une vie où nous puisions l'air du bonheur partout où nous pouvions le prendre ; une vie où nous étions plus compréhensifs, aimants, respectueux ; une vie où nous profitions pleinement de ce que nous avions tant nous avions compris que "tout cela" était si fragile... Oui, sans elle, nous n'en serions pas là.
Evidemment notre bébé n’était pas mort exprès pour nous faire changer ; non… mais son bref passage dans nos vies avait eu un effet radical sur notre façon de voir le monde et d’envisager l’avenir. Cela nous ne pouvions pas le nier.
Ce qui est certain et définitif, c’est que les souvenirs sont toujours là, prégnants à jamais ; malgré un bonheur certain avec notre fils de l'espoir, notre fille est toujours là et je souffre encore de son absence. Tous les jours, mon coeur se serre une minute en pensant à elle et à ce qu'elle serait devenue...
Je savais que je n'en aurais jamais fini. Je pensais (à raison) que mon deuil était fait : j'avais accepté sa mort et je pouvais vivre heureuse en faisant avec. Mais une chose était sûre : jamais dans la vie je ne connaîtrais de souffrance plus récurrente que celle-ci, jamais je ne serais confrontée à un malheur pire que celui-là...
Je le sais : je la pleurerais sur mon lit de mon mort tout comme je la pleure aujourd'hui.
Et oui… au-delà des instants de bonheur intenses, au-delà des doux moments passés à contempler le visage tendre de mon fils, au-delà de la fierté d’avoir mis au monde un être si exceptionnel… comme tous les parents j’étais déçue.
Pire, j’étais en colère. Moi qui avait pensé secrètement qu’après tout ce qui nous était arrivé nous aurions un bébé parfait, je me rendais compte que je devais encore faire un nouveau deuil : celui de l’enfant imaginé.
Tous les parents le connaissent, ce sentiment qui entraîne parfois des mères dans le baby blues, cette petite déception qui apparaît quelques temps après la naissance et qui se confirme inéluctablement au fil du temps : ce bébé n’est pas celui qu’on attendait.
Moi j’étais persuadée que la roue avait tourné enfin, que j’allais avoir l’enfant de mes rêves après avoir perdu mon premier bébé…
Mais bien sûr que non ! Ce n’était pas ça, le cadeau que m’avait fait la vie.
Le bébé qui était mort, lui, était parfait. Dans sa disparition, il s’était cristallisé en un être irremplaçable : enfant rêvé comme merveilleux, il n’avait pas eu le temps de vivre pour nous montrer ses défauts… Moi j’avais cru qu’elle aurait été fabuleuse, comme dans mes rêves ; moi j’avais pensé que le malheur m’avait retiré le meilleur de moi-même.
Je m’étais pensée « maman » parce que ma fille vivait et grandissait en moi : les mois passaient et je la voyais grandir, marcher, parler et rire ; je l’éduquais, des premiers interdits aux gronderies plus appuyées ; je m’étais pensée « maman » de l’avoir tant imaginée, la vie avec elle… Oh ! J’avais bien pensé aux difficultés qui nous attendaient, je n’étais pas dupe à ce point ; mais j’étais loin de m’imaginer qu’à la naissance de l’enfant vivant, il fallait à ce point renoncer.
Après la mort de ma fille, l’être subliminal subsistait en moi comme un modèle. Le fils que j’avais à côté dans son berceau me combla de joie, il n’y a aucun doute à ce sujet… mais il me montra aussi très vite ses faiblesses, son caractère et ses défauts…
Dès le début il nous donna du fil à retordre : coliques incessantes, tétées nombreuses et épuisantes ; puis ce fut les difficultés d’endormissement et l’obligation de le mettre sur le ventre ; ensuite les tentatives pour nous amener à lui tels que les cris stridents ou les chouinements incessants pour qu’on vienne le voir la nuit ; enfin son empressement à se tenir toujours debout, comme si son seul but depuis sa naissance avait été "marcher". Bien sûr, il avait aussi de merveilleux atouts : il mangeait bien, passa à la nourriture solide sans souci et aimait tout ; il jouait aussi seul très longtemps, souriait beaucoup et n’avait peur de rien… Ce coquin avait toutefois un caractère bien trempé et surtout l’assurance qu’il était « tout » pour nous… Bref, les bons côtés rattrapaient heureusement les mauvais mais il savait que nous le chérissions plus que tout.
Normalement, apprendre à connaître mon fils, c’était faire le deuil de l’enfant parfait, comme le font tous les parents. Mais pour moi, c’était plus difficile encore dans le sens où l’enfant parfait, nous l’avions réellement eu. Notre petite fille de cendres était irremplaçable, inatteignable, inoubliable.
Accepter que notre fils n’était pas un enfant facile, c’était enfin accepter que la vie ne faisait jamais de cadeau plus qu’il n’en faut. Elle avait ôté une vie et en avait donné une autre, point barre. C’était à nous de nous débrouiller seuls et d’accepter encore une fois son implacable injustice.
Quelques temps après la naissance, je discutais avec une tante de mon mari ; ce genre de discussion sur tout et rien en même temps… jusqu’à ce qu’elle se mette à parler de notre fils. Elle me dit qu’elle avait été certaine que ce serait un garçon, dès qu’elle avait su que j’étais enceinte. Je lui demandais pourquoi et ce qui l’avait fait pencher pour cette hypothèse, évidemment. Elle me répondit que c’était l’histoire qui se répétait : sa sœur (la mère de mon mari) avait aussi perdu une fille avant d’être enceinte d’un fils… je le savais déjà, c’est ce que je lui répondis, troublée toutefois qu’elle m’en parle spontanément.
Elle ajouta alors quelque chose que je ne savais pas mais que je redoutais : la grand-mère de mon mari avait elle aussi vécu le même drame. Elle aussi avait perdu une fille et son premier enfant vivant était un garçon.
Ainsi l’histoire s’était-elle répétée par deux fois déjà ! Curieux héritage que voilà, et si triste répétition. Qu’en penser ? Que le destin était chose tracée et que « cela » devait nous arriver ? Que la mort de la première-née se transmettait de génération en génération ?
Je ne voulais pas croire que mon fils à son tour connaîtrait un jour la souffrance de perdre son premier enfant… mais ce que je voulais bien accepter, c’était de continuer à reproduire le schéma qui était tracé : avoir une fille après le fils.
Et oui : l’histoire se répétait bien après la mort du premier bébé… le sexe des enfants suivants était identique : des filles.
La grand-mère avait eu une fille (décédée) puis un fils et par la suite deux autres filles.
Le père et la mère de mon mari avaient donc eu aussi une fille décédée, puis un fils ensemble (mon mari) ; remarié, son père avait eu encore trois autres enfants : trois filles.
Si l'héritage m'était adressé encore, j’allais avoir d’autres filles. Enfin…
J’étais très heureuse d’avoir eu un garçon, cela était un bonheur incommensurable ; cela avait facilité les choses aussi et évité les amalgames. Mais au fond de moi subsistait le désir brimé d’avoir une petite fille… la nostalgie de ma fille perdue. Moi qui avais si peur de n’avoir que des garçons par la suite, je me voyais rassurée.
Pour autant, cela ne me combla pas très longtemps… en poursuivant ma réflexion, je m’aperçus alors que j’aurai qu’un seul garçon dans ma vie ; que mon fils serait le seul ! Quelle déception de ne pas connaître le bonheur d’avoir d’autres fils, de ressentir cet amour si particulier, de ne pas avoir d’autre petit homme à moi !
Mon petit garçon prit là une importance supplémentaire et cela révéla encore une fois ce que j’avais toujours du mal à accepter : … l’enfant que j’avais perdu, je l’avais perdu pour toujours.
Heureusement, je sais aujourd'hui que chaque enfant est unique et nous apporte son lot de bonheur. Heureusement que je peux me projeter et me le dire.
Avoir des filles ou des garçons ne changeait rien finalement : j’avais une fille décédée qui vivait encore en moi, et une fils que je chérissais plus que tout. J’avais eu une fille et un garçon ; malheur ou bonheur, j’avais eu ma chance. Ce que j’allais avoir ensuite n’allait rien changer à cela et ne me rendrait pas plus heureuse ou comblée.
Que l’histoire se répète ou pas, la nostalgie… je l’aurais toujours.
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