Les souvenirs sont l'oeuvre du temps, et le temps est mon pire ennemi !
Je n'ai jamais eu beaucoup de souvenirs, sans doute suis-je toujours résolument tournée vers l'avenir, je fantasme et j'imagine beaucoup ce que sera, ou plutôt devrais-je dire "serait", demain, dans un mois, dans un an, dans vingt ans...
Je sais que ma mémoire est volontairement défaillante, qu'elle a occulté de nombreux événements... mais n'est-ce pas le cas de tout le monde ici-bas ?
Je m'y étais très bien faite jusque là, je n'avais pas besoin de me souvenir, pas besoin de me replonger dans le passé...
Et voilà que je m'y retrouve pieds et poings liés, traînant le boulet du deuil, la tête "si bien" perdue dans ces souvenirs ! Je dis "si bien", car n'y a-t-il pas complaisance certaine à vivre dans le passé pour revivre un peu et toujours son souvenir et donner corps encore un petit peu à ce qu'il n'est plus...
Entre souvenirs trop prégnants de l'aventure tragique dans ses moindres détails, des sons qui résonnent encore à toute heure du jour ou de la nuit, des paroles assassines qui ressassent leur verdict implacable dans mon cerveau... du silence même qui annonce le choc et le début de la douleur...
... aux souvenirs que je recherche tant qu'ils m'ont échappé, au flou qui s'empare des détails, à la figure morcelée qui se décompose en miettes infimes, de visions si fuyantes que j'en ai peur qu'elles s'échappent à jamais de ma mémoire...
Le temps fait son oeuvre et gomme tous ces souvenirs, occulte certains aspects trop puissants, fait en sorte que tout ceci soit casé correctement dans un des petits tiroirs de ma cervelle bouillonnante, joue avec ma mémoire et empêche ma destruction...
Mais que puis-je penser d'une mère qui oublie le visage de son enfant ? Oui, je sais que je n'en ai pas moins oublié l'amour que j'ai ressenti pour elle lorsque je l'ai vue, terrifiée et curieuse à la fois de rencontrer enfin mon petit bout de moi ! Oui je sais que je n'oublierai pas ce bonheur si intense de la rencontrer.
Mais que ne donnerais-je pas pour retrouver les détails de son si joli visage... détails dont je ne me souviens que des commentaires que je me suis faits à propos...
Les yeux noirs, un oeil ouvert fixe et mort sur le monde, et une belle bouche de bébé qui ne téterait jamais mon sein ; au delà des aspects si déconcertants de la mort sur un corps, voilà ce qu'il me reste, et la pensée qu'elle était si jolie que j'en serais morte à sa place si j'avais pu.
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