Les mois s’étaient mis à danser tellement ils devenaient nombreux ; une farandole de mois écoulés qui faisait que je ne les
comptais même plus… jusqu’à un soir tout à fait banal où j’éditais encore un article pour le blog consacré à mon fils : devant la bannière animée qui faisait le compte de ses jours de
bonheur passés sur terre avec nous, je me suis tout à coup mise dans l’idée d’en mettre une aussi pour ma fille avec le décompte des jours passés sans elle, discrètement, tout en bas du
blog.
Je suis donc entrée sur le site « Lylipie », j’ai mentionné la date de sa mort (et non pas de sa naissance, car c’est le
jour de sa mort que j’avais choisi de retenir sur les deux dates), j’ai choisi un thème fleuri et romantique (un thème de fille, pensais-je, cela me changeait du bleu, du orange et du vert…),
j’ai attendu le calcul de l’ordinateur et j’ai contemplé le résultat : 2 ans, 7 mois et 5 jours que notre petite fée nous accompagnait… tout ce temps avait passé ; presque trop
vite.
Tout ce temps cependant, obsédée par la quête sans fin de mes souvenirs, j’avais cherché à me rappeler les traits de son
visage ; avec plus ou moins de succès évidemment… combien de fois j’ai regretté cette satané rachianesthésie qui m’avait fait perdre mes facultés ! Combien de fois je m’en suis voulue à
mort de ne pas avoir fait de photos, moi qui en prenait des centaines de mon fils, en faisait des cadres et des albums, des scraps et des montages tous plus révélateurs les uns que les autres de
sa beauté… ! Combien de fois me suis-je mordu les doigts de ne pas avoir insisté auprès du médecin ? Combien de fois me suis-je haïe d’avoir renoncé ?!
Chaque jour je crois ; et cela faisait 944 jours.
Ce qui avait changé depuis quelques temps, c’était qu’une de mes amies avait récupéré la photo de l’une de ses jumelles, 7 mois
après le drame, alors qu’on lui avait initialement dit qu’il n’y en avait pas. Encore une autre amie m’affirmait que les photos étaient obligatoires pour le corps médical, même en cas de refus
des parents, et elle aussi avait obtenu sa photo, non sans mal devrais-je dire… car les médecins étaient plutôt réticents !
A l’époque, je n’avais pas insisté quand le médecin m’avait dit qu’il n’en avait pas prises… je ne savais pas à ce moment-là que
cette photo était obligatoire, et que par conséquent, il devait me mentir ! Mais je n’avais pas la force de me battre à ce moment-là, j’étais anéantie et j’ai décidé de le croire… Ce qui
m’avait mis la puce à l’oreille concernant la réticence du corps médical donner ces photos, c’était l’excuse donnée par le médecin légiste à qui j’avais demandé par la suite : comme par
hasard, les fichiers informatiques correspondant à la période du décès de ma fille avaient disparu à cause d’un virus ! Qui ne penserait pas comme moi aujourd’hui, que c’est une excuse
complètement « bidon » ! On m’avait menée en bateau, menti… pour ne pas me donner cette photo que les médecins préféraient garder dans un dossier poussiéreux de peur qu’elle
ne fasse plus de mal que de bien.
Certes, cette photo devait être atroce ; j’avais vu les photos des enfants de mes amies, je savais à quoi m’attendre :
des photos souvent prises à la va-vite au polaroïd, les bébés tout juste sortis de nos ventres, pas encore nettoyés, le sang et les restes de membranes encore collés ; leur petit corps étalé
sur un drap sans pudeur aucune, organes sexuels visibles, bras et jambes recroquevillés, la bouche souvent ouverte et figée par la mort, le cordon ombilical encore long que personne ne viendrait
peut-être pincer et nouer au nombril ! Quelquefois un drap les enveloppait, quelquefois un bonnet leur était posé sur la tête… mais souvent, c’était la même vision d’horreur d’un petit corps
parfois immature, sanguinolent comme un vulgaire rôti sur un étal de boucherie… C’était malheureusement souvent comme cela que le corps médical présentait ces bébés tant aimés à leurs
parents.
Les enfants que j’avais vus en photo, curieusement je ne les avait jamais trouvés monstrueux à regarder, je n’avais jamais eu peur
de ce que j’allais voir ; au contraire en chacun d’eux je discernais les traits de beauté chers à leur maman qui m’en avait tant parlé, je voyais ces visages et je me disais : elles ont
une photo, une preuve que leur enfant a existé… ces enfants si magnifiques d’avoir vécu…
Quant à ma fille, je l’avais vue « en vrai »… mais seul son visage dépassait d’un drap enroulé autour d’elle. Je savais
que sur la photo il pouvait y avoir son corps en entier, ou sa tête découverte… on verrait alors les cheveux, les cheveux qu’il lui restait après s’être pelée le crâne dans le détroit de mon
bassin ; on verrait l’un de ses yeux qui était resté ouvert, crispé dans les derniers instants de vie ; on verrait sa peau rougie, son corps vidé de son sang ; on verrait peut-être
des tâches de liquide amniotique sur un drap, pleines de ce sang et de ses cheveux noirs… oui, ce serait extrêmement difficile à voir… j’imaginais sans cesse à quoi pouvait ressembler cette
photo… ces images fantasmées me hantaient continuellement… je me demandais sans cesse si je serais un jour capable de les voir, si cette photo n’allait pas gâcher le merveilleux souvenir de mon
bébé, si je n’allais pas revenir en arrière sur le traumatisme que j’avais subi et si cette photo n’allait pas me faire replonger dans la dépression…
Mon séjour sur le continent approchait ; je me demandais chaque jour si j’allais oser prendre un rendez-vous pour demander
cette photo. Je m’imaginais en train de prendre ce rendez-vous, être devant le médecin et lui extorquer coûte que coûte le cliché, je me voyais me battre pour cet objet tant convoité, je voyais
le médecin me remettre l’enveloppe et moi la serrer contre moi, je me voyais l’ouvrir plus tard et sentir à cause du choc le cœur heurter contre ma poitrine… Et bien sûr, dans le même temps,
j’avais peur d’être déçue, peur de ne pas avoir de photo et de repartir une fois de plus les bras vide… et puis tout bêtement la peur de ne pas avoir la force de me battre et de m’imposer face
aux « médecins-tout-puissants »…
Les jours passaient, mon voyage était dans moins d’une semaine et je n’avais toujours pas décroché le combiné de mon téléphone. Les
jours défilaient : un jour de plus, un jour de plus, un jour de plus…
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