Lorsque je m’étais couchée ce soir-là, après cette émission bien connue, j’avais réalisé que je n’étais pas la seule à ressentir ça : le besoin impérieux de faire des enfants, encore des enfants ; beaucoup de bébés, plein de bébés…
Le thème de l’émission portait sur les mères-adolescentes ; l’une d’entre elles était âgée de 22 ans seulement et avait déjà 4 enfants. J’avais trouvé cela impressionnant ; elle avait l’air très heureuse et épanouie avec tous ses enfants en bas âge, mais je me demandais quel était l’origine de se besoin irrépressible de procréer. Qu‘est-ce qui poussait cette jeune femme, avide de vie, à enfanter encore et encore, qu’est-ce qui faisait qu’elle n’avait l’air jamais rassasiée et que son bonheur ultime était le temps de la grossesse ?
Je compris tout lorsque la grand-mère présente sur le plateau prit la parole : elle dit que pour elle, sa fille avait eu 5 enfants, et qu’elle la comprenait. Elle expliqua en effet que le premier bébé était mort au cours de la grossesse alors qu’elle n’avait que 15 ans.
C’était donc ça.
Ce que je ressentais depuis quelques temps déjà, je le voyais sur mon écran de télévision. Cette fille avait porté la mort dans son ventre et ce qui comptait désormais pour elle, c’était donner la vie : à elle qui en avait perdu un, les enfants lui procuraient un bonheur indescriptible.
Je me reconnus en elle et je me rappelais alors les premiers mois de vie de mon fils, mon deuxième bébé donc ; il était très énervé et pleurait beaucoup ; je dormais peu et j’étais épuisée, mais curieusement cela ne m’embêtait pas plus que ça ! Le bonheur d’avoir enfin un enfant à moi était si intense que cela gommait tous les défauts que ce bébé pouvait avoir. Ce qui est certain aussi, c’est que je ne me donnais pas le droit de me plaindre après tout ce que j’avais vécu. Je ne me sentais pas le droit de critiquer ce cadeau somptueux que la nature avait enfin daigné me faire…
Enfin, je ne me sentais pas le droit d’être déçue au regard de toutes ces mamans endeuillées que je fréquentais qui attendaient leur tour. Toutes les difficultés qui m’attendirent lorsque mon bébé grandit, je les minimisais, car toujours je pensais que ce n’était rien comparé à la mort, et j’avais vraiment l’impression que tous ces petits tracas étaient infimes par rapport à la douleur de perdre un bébé !
Je me retrouvais aussi dans le désir insatiable d’enfant… à la mort de ma fille, j’avais ressenti un besoin de faire un enfant comme jamais ; une envie sortie des tripes, une de ces envies qui vous retourne le cœur tant qu’elle n’est pas assouvie ! Je pensais qu’à la naissance de mon fils, cette envie aurait disparu, mais je me trompais… Quelques temps après la naissance, ce même désir revint, toujours aussi fort !
J’avais pourtant réalisé mon vœu : j’étais maman d’un enfant comme tout le monde, comme toutes les autres mères, d’un enfant qui allait grandir. J’avais eu l’accouchement dont je rêvais, je l’avais allaité comme je l’avais imaginé… tout avait été parfait !
Et bien ce désir d’enfanter était revenu comme un cheval au galop et ne me quittait pas. Quand les gens autour de nous demandaient « quand nous ferions le deuxième » (ce qui m’agaçait car il s’agissait du troisième !), je répondais qu’on allait attendre un peu (ce qui était vrai car financièrement nous étions moins stables du fait que j’étais devenue maman au foyer)… mais au fond de moi je ne rêvais que d’une chose : perdre les derniers kilos de la grossesse et remettre ça.
Porter à nouveau un enfant dans son ventre, sentir qu’il bouge, qu’il grandit, qu’il s’étire et donne des coups de pieds ; le mettre au monde, l’allaiter et le câliner tout contre soi, puis le voir grandir et l’élever dans la sécurité et l’affection… oui, c’était ce que je voulais, ce que je voulais vivre encore de nombreuses fois ! J’avais envie d’avoir d’autres enfants, plein d’enfants, tant que je le pourrais physiquement…
La différence entre moi et cette jeune femme était certainement la maturité due à notre différence d’âge, et peut-être, osais-je penser, le travail de deuil ; avait-elle fait son deuil de son premier bébé ? Je n’en étais pas du tout sûre vu le caractère obsessionnel de ses grossesses…
En tout cas; ce désir intense je le ressentais aussi et je me demandais, juste avant de m’endormir, si nous toutes, maman ayant connu la mort in utero, nous ressentions la même chose…
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